Elle et lui

Très courte nouvelle centrée sur une femme et un homme partageant une pièce sombre.

Hand

L’homme se tenait tranquille, face à une femme aux cheveux blonds vénitiens. Avachi contre un fauteuil en velours datant du XIXe siècle, les bras étendus le long des accoudoirs, il respirait lentement.

Sourcils froncés, la femme le fixait de ses yeux bleus gorgés de larmes. Elle aussi se trouvait assise. Mais le siège sur lequel elle reposait ne possédait pas le confort de l’autre. Il s’agissait d’une chaise en bois, grinçant au moindre de ses mouvements. Ses mains osseuses tremblaient, ses doigts dansaient sur ses cuisses agitées. De la sueur dégoulinait de ses tempes avant de s’abandonner par gouttelettes sur ses frêles épaules dénudées.

L’homme relâcha un long soupir. Enfin, il regarda l’heure sur sa montre.

« C’est pour bientôt, m’dame » lança-t-il en se redressant.

Il extirpa de sa chemise une croix catholique puis l’embrassa. Les yeux fermés, il se lança ensuite dans une prière que la femme ne parvint pas à écouter. Les menottes qui entouraient ses poignets l’empêchaient de s’approcher pour tendre l’oreille, ou même tout simplement… de fuir.

« Je ne veux pas ! Je vous en supplie ! Laissez-moi tranquille, sortez d’ici ! » hurla-t-elle en gigotant sur la chaise.

L’homme transpirait également. Ses doigts s’agitaient mais sa respiration demeurait calme. Enfin, il croisa les jambes, balaya la pièce du regard. Une pièce sombre dont seul le centre se trouvait éclairé par un lustre poussiéreux. Un vieux lustre qui se balançait de temps à autre, juste au-dessus de leurs têtes.

— Non, je ne sortirai pas, répondit-il platement.

— Alors, laissez-moi m’en aller, je vous en prie ! sanglota-t-elle en s’agitant avec férocité.

— Vous savez que c’est impossible, peu importe que cela finisse dans un bain de sang.

— Vous… vous êtes cinglé ! Complètement taré et cruel !

— Oui, je l’admets. Mais c’est mon choix et je l’assume entièrement.

— Pas moi !!!

Soudain, un gong  retentit dans la pièce. Une trappe s’ouvrit dans la paroi de gauche, créant ainsi une petite fenêtre donnant sur l’extérieur. Il faisait nuit, la pleine lune éclairait un ciel entièrement dégagé. Sa lumière vint se poser sur la jeune femme de plus en plus remuante qui fixait l’homme serein.

— C’est l’heure m’dame, sourit-il en serrant des poings contre les accoudoirs. On fait ça vite, d’accord ? Nombreuses de mes victimes m’attendent à l’étage.

— Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! Laissez-moi tranquille !

Désabusée, le cerveau en ébullition, elle fondit en larme de plus belle. Enfin, elle orienta son regard désespéré en direction de la pleine lune. Et à cet instant, tout se déroula très vite. Son teint se métamorphosa, une lueur jaune brilla dans ses yeux. Des poils poussèrent sur son visage, ses mains et ses jambes. Aucune partie de son corps ne semblait épargnée. Ses canines s’allongèrent pour devenir des crocs acérés. Enfin, son corps grossit jusqu’à faire éclater les menottes qui la retenaient prisonnière. Entièrement abandonnée à une sauvagerie guidée par l’instinct de prédateur et une diète de dix jours, elle sauta à la gorge de l’homme, les yeux gorgés de larmes. Ce fut rapide. Un bras solitaire traversa la pièce, tandis que le son d’une cage thoracique broyée résonnait jusqu’à des oreilles curieuses, patientant tranquillement derrière une porte en métal.

Soudain, une fléchette traversa la fenêtre pour terminer sa course dans le cou velu de la femme qui s’effondra sur le sol pierreux, inconsciente.

La porte blindée en métal s’ouvrit lentement, laissant pénétrer une troupe de gardiens lourdement armés. Non sans prudence, parés à tirer au moindre mouvement suspect, ils s’emparèrent du corps en lambeaux puis le traînèrent dans le couloir à l’extérieur ; nullement écœurés par cette longue traînée de sang qui les suivait et empestait le massacre. La lourde porte fut verrouillée derrière eux, laissant la bête dormant à poings fermés dans sa cellule.

— Eh ben ! C’est la première fois que je vois un condamné à mort choisir une telle forme d’exécution, dit le premier en posant le cadavre sur un brancard déjà installé.

— J’ai cru comprendre qu’il avait trouvé le salut et qu’il souhaitait mourir sauvagement, raconta un second.

— Pourquoi donc ?

— Car c’est sauvagement qu’il tuait toutes ses victimes. Notre chère Cerise n’avait pas l’air enchantée d’être exploitée de la sorte, mais c’est ça… ou bien l’exécution pour elle aussi. Au fond, elle s’y fera. Je suis sûre qu’elle finira par apprécier déchiqueter tous ces détraqués… C’est un genre de service qu’elle rend à l’humanité, non ? Enfin… je dis ça mais…

 

Un beau jour, je reste persuadé qu’elle choisira la liberté de mourir plutôt que le devoir de détruire.

 

FIN

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