Chapitre 1 

La fête des mères

 

Aujourd’hui est un grand jour !

En effet, ce samedi n’est pas un samedi ordinaire. C’est celui de la fête des Mères. Et Lalie va pouvoir la célébrer en compagnie de sa maman qu’elle ne voit qu’un week-end sur deux. Le reste du temps, elle vit avec Alexandre de la Cour, son père.

Alors inutile de préciser à quel point, en se réveillant ce matin, Lalie respirait la joie de vivre. Inutile de raconter à quel point elle s’est dépêchée d’avaler son petit déjeuner, de se laver et de s’habiller. Tout cela afin d’être prête quand sa mère se pointera sous le porche du manoir dans quelques minutes.

 Il est neuf heures. La jeune fille de douze ans médite dans sa chambre, accoudée à son bureau d’angle. Ses longs cheveux châtains ont tendance à retomber sur la lettre qu’elle s’apprête à achever. À plusieurs reprises, elle est obligée de rejeter ses mèches derrière ses épaules car elles gênent sa lecture.

L’air songeur, un stylo plume entre les dents, elle réfléchit à ce qu’elle pourrait bien écrire pour terminer son message.

 « Maman, tu me manques. Je voudrais vivre avec toi plutôt qu’avec papa. »

Les parents de Lalie sont séparés depuis un an. Monsieur de la Cour descend d’une haute bourgeoisie. Ce n’est donc pas l’argent qui manque et c’est chez lui qu’a choisi de vivre l’adolescente. Victorieux, son père l’avait aussitôt inscrite dans un prestigieux établissement scolaire : le collège Sainte Exupérette. Il l’avait également gâtée avec les jouets les plus chers et les vacances de ses rêves. C’était vraiment bien, à l’époque.

Mais c’est fini, maintenant.

Le bonheur sans une mère, ce n’est pas vraiment le bonheur. Même si Lalie aime ses deux parents, il lui manque cette présence maternelle. Il lui manque cette complicité très forte qui existait entre elles. Désormais, la voir si peu ne lui donne plus envie de continuer ainsi. Alors, si on lui demande de nouveau de choisir, elle choisira de partir.

« Même si tu n’es pas riche, même si on habite dans une petite maison, ce n’est pas grave, écrit-elle. Papa est très gentil, j’ai beaucoup de cadeaux. Mais le manoir est vide sans toi. En plus, je déteste Ophélia. C’est une sorcière, maman. Je te le jure, c’est une sorcière ! »

Le visage penché au-dessus de la lettre, Lalie renifle. Une larme coule sur sa joue. Aussitôt, elle s’écarte du bureau afin de ne pas mouiller son message.

« Je te souhaite une bonne fête des Mères, maman. J’espère que mon cadeau te plaira. Lalie. »

Crispée, elle achève d’une main tremblante sa signature en bas de la lettre. Ensuite, elle plie la feuille de papier en quatre. Enfin, elle la glisse dans la petite enveloppe nacrée et décorée de cœurs rouges, puis la range dans sa poche. Soudain, un gong retentit dans l’enceinte du manoir.

« C’est maman ! » se réjouit-elle en s’écartant vivement de son bureau.

D’un pas rapide, elle enfile son long gilet qui descend jusqu’à ses pieds puis quitte sa chambre. Elle traverse le couloir dans lequel elle croise Éric Douglas, le jeune majordome qu’elle manque de bousculer.

— Pardon, Éric !

— Cessez de courir, mademoiselle Lalie ! Ce n’est pas prudent.

Elle dévale l’escalier en colimaçon, atteint enfin le vaste hall d’entrée et s’empresse d’ouvrir la porte.

— Maman ! s’écrie-t-elle en sautant dans les bras d’une dame blonde vêtue d’un manteau rouge laineux.

— Bonjour, Lalie, la salue cette dernière, enchantée. Dis donc, tu t’es faite toute belle, aujourd’hui.

— Entre ! Entre !

Madame de la Cour hésite. En vérité, elle ne souhaite pas s’introduire dans le manoir. Depuis le palier de la porte, elle repère Ophélia qui les guette d’un air jaloux, belliqueux, adossée près de la cheminée éteinte. Son visage est sévère, et sa robe noire qui recouvre ses pieds la rend encore plus froide. Silencieuse, elle ne les quitte pas des yeux. Elle ne fait que les épier, tapie dans l’ombre.

— Je ne préfère pas, répond madame de la Cour, embarrassée. Préviens ton père et allons-y.

— Il n’est pas là…

Alexandre de la Cour travaille d’arrache-pied et ces derniers temps, sa présence se fait rare au manoir.

— Très bien, alors on y va.

Sans perdre une seconde, elle embarque sa fille adorée. Lalie la suit en traversant la cour du manoir, et lui donne sa lettre au passage. Au fond de celle-ci est stationnée une petite voiture trois portes. Une fois à l’intérieur, l’enfant se ceinture, active la musique, puis se laisse conduire.

Le trajet se déroule calmement. Pendant une quinzaine de minutes, il faut traverser un bois assez dense. Les arbres sont tellement hauts et nombreux que parfois, on a l’impression qu’il fait nuit en plein jour, car la lumière du soleil a du mal à se frayer un chemin jusqu’au sol.

Alors que Lalie observe les arbres, le front collé à la vitre de la voiture, madame de la Cour se confie :

— Ta lettre m’a beaucoup touchée, tu sais ? Je te remercie.

— Tu l’as déjà lue ? s’étonne l’adolescente en écarquillant les yeux. Quand ça ?

— Pendant que tu t’installais à l’avant. En revanche, pourquoi écris-tu qu’Ophélia est une sorcière ?

Grimaçante, Lalie baisse la tête. Enfin, elle hausse les épaules en grommelant :

— Parce que c’en est une.

— Mais les sorcières n’existent pas, ma puce.

— La preuve que si.

Madame de la Cour se pince les lèvres et  agrippe le volant comme si elle craignait qu’il s’échappe. Son regard reste quand même concentré sur la route.

— Écoute, Ophélia n’est pas une bonne personne. Sur ce point, on est d’accord. Mais ça ne fait pas d’elle une sorcière, il ne faut pas exagérer non plus.

— Si ! Et c’est à cause de ses sorts que papa est tombé amoureux d’elle. C’est à cause de ses sorts qu’il t’a quittée. C’est sa faute si notre famille a éclaté en morceaux !

Confuse, madame de la Cour pousse un long soupir.

— Et qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Je l’ai entendue parler dans la salle de bain, hier. Je croyais qu’elle était au téléphone et je me suis approchée sans faire de bruit jusqu’au pas de la porte, se souvient Lalie, très remontée. Ophélia était assise en tailleur sur le carrelage froid et humide, elle parlait toute seule. Et ses yeux… ses yeux étaient tout blancs ! Il n’y avait pas d’iris, pas de pupille, du blanc partout, maman ! Partout ! C’était terrifiant.

Le visage de madame de la Cour se contracte, la voiture ralentit légèrement. Elles n’ont pas encore quitté le bois que la zone devient de plus en plus sombre, comme si le temps allait virer à l’orage.

— J’ai eu tellement peur que j’ai couru dans ma chambre.

— Est-ce qu’elle t’a vue ? s’inquiète-t-elle sur un ton grave.

— Non, je ne crois pas. Mais je ne mens pas.

La mère de Lalie semble perturbée par cette histoire. Soudain, un grondement de tonnerre retentit, provoquant leurs sursauts. Étrange, la météo prévoyait pourtant un temps radieux.

— Tu me crois ? veut s’assurer Lalie en se recroquevillant au fond de son siège.

— Je crois surtout que tu as mal regardé, chérie. La magie n’existe pas, et si jamais un jour quelqu’un t’en parle ou te propose d’apprendre, ne t’y intéresse surtout pas. Est-ce clair ?

Grimaçante, Lalie finit par hocher la tête en croisant les bras. Elle sait très bien ce qu’elle a vu hier. Elle n’est ni folle ni menteuse. Ophélia a ensorcelé son père, mais un jour, elle parviendra à la chasser de leur vie. Elle s’en fait la promesse.

C’est alors qu’il se met à pleuvoir. Le ciel s’est assombri. Peu à peu, la pluie devient plus forte. Et encore plus forte. À tel point que le manque de visibilité oblige madame de la Cour à rouler tout doucement.

— Il n’était pas censé pleuvoir, aujourd’hui, marmonne-t-elle en activant les phares ainsi que les essuie-glaces. Es-tu bien attachée, Lalie ?

— Oui, bafouille l’enfant, peu rassurée. Est-ce que tu vois quelque chose ?

— Un peu, je gère. N’aie pas peur.

Tout en se cramponnant à sa ceinture, Lalie se concentre sur le paysage qui l’entoure. Mais c’est à peine si elle distingue les arbres. La pluie tombe si fort qu’elle a l’impression qu’elle se transforme en brouillard. Le son que produisent les gouttes en s’écrasant sur la carrosserie est aussi bruyant qu’angoissant. On ne parvient même plus à deviner la chanson qui passe à la radio. Agacée, Lalie augmente le volume des enceintes quand tout à coup, la musique se retrouve envahie de grésillements, comme si on ne parvenait plus à capter la fréquence.

— Eh mince ! La radio est coupée, râle madame de la Cour en n’entendant plus aucun son.

— Maman, que se passe-t-il ? panique Lalie en appuyant sur tous les boutons de la radio devenue silencieuse. J’ai besoin de la musique, il me faut la musique ! Ça me rassure !

— Ce n’est rien, le problème sera réglé une fois en dehors du bois.

— Quand sortirons-nous du bois ?

— Je pense qu’on en a parcouru une bonne moitié, évalue madame de la Cour en ramenant  derrière ses oreilles de longues mèches blondes qui tombaient sur ses yeux. À cette allure, on devrait atteindre la ville de Nancia dans quinze minutes. Tout va bien, chérie. Détends-toi, sors un livre et bouquine tranquillement pendant que je conduis.

Soudain, la foudre frappe le béton et vient leur couper la voie. Prise au dépourvu, la maman de Lalie fait un écart en tournant précipitamment le volant. Le sol est devenu si glissant qu’elle finit par perdre le contrôle du véhicule, sous les cris affolés de sa fille.

— Accroche-toi, Lalie !

Mais la petite voiture est trop légère. Elle sort de la route en tournant sur elle-même, générant des nausées à la jeune fille et, percute un arbre avec violence.

Lalie perd connaissance. 

 

 

***

À suivre

***

Envie de connaître la suite ?

Abonnez-vous à la newsletter pour ne pas rater sa sortie.

Email